Cet ouvrage a été entrepris il y a de nombreuses années. Il résulte de la réunion de deux démarches, celle de la recherche historique en famille et celle de la recherche universitaire. Il s’agissait de restituer la vie et l’œuvre d’un important fabricant de soieries lyonnais, Claude-Joseph Bonnet, et de décrire sa famille et son milieu. Né à Jujurieux dans l’Ain en 1786 et mort à Lyon en 1867, il avait créé en 1810 une maison de fabrique dans cette ville, puis en 1835, une manufacture dans son pays natal. Nous avons décidé en cours de route d’inclure dans notre étude l’époque de ses premiers successeurs et d’aller jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les critères de la recherche universitaire, d’ordre scientifique, nous ont conduit naturellement à faire abstraction de nos liens familiaux avec le personnage principal. Cependant ces liens ouvraient l’accès à des sources inédites.
Il a fallu rassembler ces sources et, les archives d’entreprise ayant mal survécu, faire son profit des archives familiales, celles de la famille Bonnet et celles d’autres familles. Elles se sont révélées très riches et plus encore après un certain nombre de rajouts dont la réunion a demandé bien des années, jusqu’à la découverte toute récente d’un important fonds croix-roussien.
Nous avons dû compléter la documentation en inventoriant des séries très dispersées des archives publiques ou communicables au public. Celles-ci ont pu suppléer un peu à la quasi-inexistence des archives de la manufacture de Jujurieux datant de l’époque de son fondateur. Nous ne citerons à ce sujet que les listes nominatives de recensement ou les minutes notariales et il a fallu attendre parfois que ces dernières soient déposées aux Archives Départementales. Des témoignages de la tradition orale sont présentés : nous les avons recueillis nous-même il y a plusieurs décennies, mais beaucoup de témoins directs avaient alors déjà disparu. Enfin nous avons eu accès à des sources privées non familiales et utilisé des sources imprimées provenant des musées et des bibliothèques, qui sont souvent plus importantes qu’on ne l’imagine : elles sont fondamentales, par exemple, pour l’histoire de la fabrication des étoffes et de la mode.
Si cette étude a quelque intérêt, c’est qu’au plaisir donné par la belle qualité de nombre de documents que nous avons été heureux de recueillir, nous avons ajouté l’agrément procuré par le procédé consistant à croiser les sources. Le lecteur l’observera grâce aux notes de bas de page – même s’il advenait qu’il les trouvât parfois encombrantes – et il pourra juger du résultat. La mode est aujourd’hui de laisser à découvert les structures porteuses d’un édifice !
Le personnage du soyeux lyonnais est assez célèbre dans l’imaginaire collectif, grâce à la littérature, à des écrivains comme Stendhal ou Michelet au XIXe siècle, Jean Dufourt, l’auteur de Calixte ou l’introduction à la vie lyonnaise ou Henri Béraud au XXe siècle. Les thèses contemporaines publiées de Michel Laferrère, de Pierre Cayez ou de Catherine Pellissier donnent de remarquables aperçus sur les groupes. Mais il n’existe pas d’étude systématique de personnalités du monde des fabricants de soieries de Lyon. Nous proposons ici une triple monographie.
Celle d’abord d’un fabricant de soieries lyonnais, Claude-Joseph Bonnet, et de quelques autres négociants de son entourage pour lesquels nous disposons de moins de détails. Ils étaient presque tous fabricants et spécialistes du tissu pour robes. Nous présenterons aussi, dans leurs tenants et aboutissants personnels, les équipes de direction mises en place par Bonnet à Lyon ou à Jujurieux, lieu d’implantation d’une grande manufacture. Cette fondation industrielle constituera notre second volet. Bonnet, sans se priver de diffuser au bout de quelque temps des métiers à domicile à la campagne, fut l’un des premiers à industrialiser sa profession ; il prépara ainsi la voie à ses successeurs immédiats qui introduisirent le tissage mécanique à l’usine. Celle-ci abritait d’autre part un important internat d’ouvrières encadrées par des religieuses et un aumônier. Cet internat eut son heure de célébrité et, vers la fin du XIXe siècle, il suscita débats et polémiques dont nous ferons état. Mais auparavant, nous décrirons cet internat et son organisation, présentant des statistiques ainsi que l’histoire de quelques-unes des ouvrières pensionnaires. On voit déjà que notre étude ne se limite pas à un homme, fût-il le personnage central de l’ouvrage. Le troisième volet, présente la famille de Claude-Joseph Bonnet – celle de sa femme et la sienne propre, où l’on découvre aussi vers le milieu du siècle la figure exceptionnelle du chirurgien Amédée Bonnet – ainsi que le milieu social et culturel environnant. Le tout dans le contexte politique de la fin du XVIIIe siècle et de l’ensemble du XIXe siècle.
Le plan de l’ouvrage, tel qu’il apparaît dans les tables des matières des deux tomes, est successivement chronologique et analytique, parfois les deux. La première partie, « le destin », est nettement chronologique, elle décrit l’ascension d’un homme et de sa famille, du XVIIIe siècle jusque vers 1830 ainsi que la vie sociale et politique de ce temps. La seconde et la troisième partie sont, en revanche, analytiques. La partie intitulée « le métier » regroupe ce qui se passait à Lyon, ou était commandé depuis Lyon, au XIXe siècle : la fabrication des étoffes, les hommes et leurs façons d’investir, la gestion de l’entreprise, l’activité de négoce et l’attitude patronale face aux ouvriers lyonnais. Nous avons écrit le titre de la troisième partie en italiques, « l’œuvre », pour symboliser l’attachement de Claude-Joseph Bonnet pour sa fabrique : tous les aspects de la vie de cet établissement seront évoqués, mais, vue la date de sa création, tout ce qui s’y trouve décrit est postérieur à 1830. La quatrième partie : « la famille et la cité », reprend une partie des thèmes de la première, mais présentés de façon analytique, en chapitres séparés. Ici encore, la plupart des faits évoqués se situent après 1830 ou même dans la seconde moitié du siècle.
Claude-Joseph Bonnet, né à la veille de la Révolution, meurt peu avant la fin du Second Empire. Sa famille, qui avait commencé à s’affirmer dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, se fragmente après 1880 et 1890, avec la disparition de plusieurs de ses enfants. 1880 est d’ailleurs une importante coupure historique. C’est la limite entre ce qu’on appelle le premier et le second XIXe siècle, le second se déroulant depuis cette date jusqu’à 1914.
Une monographie parcourt un champ modeste, elle n’apporte pas de vues générales mais elle entend donner des impressions fortes. Elle aborde de nombreux domaines, envisage la courte durée (comme l’incidence des révolutions) et la longue durée (comme l’évolution des rapports entre parents et enfants) mais elle peut s’appuyer sur des cas concrets, sur des témoignages directs qui rendent la lecture très vivante. C’est ainsi que beaucoup de correspondances feront l’objet de citations et certaines d’entre elles seront même données en larges extraits présentés en hors-texte, comme autant de fenêtres s’ouvrant sur le paysage d’une époque. Bien sûr, il n’est pas question de s’en tenir à l’anecdote. La remarque ou le récit doivent être significatifs et conduire à poser des questions de plus grande ampleur.
Cet ouvrage et sa conclusion devraient permettre de répondre à un certain nombre de questions dont voici quelques-unes. La première concerne l’homme et son milieu professionnel : la Fabrique lyonnaise a-t-elle modelé Claude-Joseph Bonnet et les siens ? Ou ceux-ci ont-ils dépassé leurs confrères ? Furent-ils typiques ou originaux ? Quel rôle jouèrent-ils, notamment, au sein de la Fabrique, dans la compétition qui eut tant de résonance dans le monde de la mode et dans celui de l’industrie, entre le domaine des étoffes façonnées, c’est-à-dire à motifs et celui des unies ? Quant aux manufacturiers de Jujurieux, dans une histoire où religion et sens de l’autorité furent l’un et l’autre très prégnants, furent-ils des seigneurs de l’industrie ou les industriels du Seigneur ? Nous avons également tenté d’expliquer les différences de comportement entre les générations, en famille et dans l’entreprise, deux milieux qui eurent recours au système du pensionnat. Nous nous sommes encore interrogé sur le mouvement de ces jeunes bourgeois du village ou de la bourgade vers la grande ville, puis sur les mouvements inverses, de la ville vers la campagne. Les différents membres de la famille Bonnet ont-ils eu pour eux-mêmes une stratégie de développement social ? Enfin, ces notables, au moins ceux de la soierie, étaient représentatifs d’un paternalisme dont on doit se demander dans quelle mesure il était accepté par les populations concernées.
Redisons-le, notre point de vue est d’ordre scientifique. Nous ne tirerons pas de conclusion morale de l’histoire de cette ou de ces entreprises et de cette famille, comme il arrive fréquemment qu’on le fasse dans l’histoire des familles bourgeoises : honorabilité professionnelle, vertus domestiques, comportements patriotiques doivent être ici analysés plutôt que célébrés. Citons pour finir, un personnage et une lettre que nos recherches nous ont fait rencontrer. En 1881, Victor Bonnet, fils de Claude-Joseph Bonnet, un fils dont la vie professionnelle ne laisse pas le souvenir d’une réussite contrairement à sa vie d’époux et de père, faisait cette belle déclaration à ses filles : « Chères enfants, écrivez toujours, vos lettres resteront comme des monuments de famille…»
On observe, d’une manière générale, que les monuments du passé ne sont pas toujours appréciés par les enfants ou les petits-enfants de leurs bâtisseurs. Puis, les générations ultérieures les voient d’un autre œil, les replacent dans leur contexte, leur donnent une valeur relative, peuvent en voir les qualités certaines et les incontestables limites.
Serge Chassagne est professeur d’histoire moderne à l’Université Lyon 2, directeur du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale.
Il n’est pas tout à fait ignoré des Lyonnais pour avoir donné son nom à une rue de la Croix-Rousse - entre la rue Tabareau et la rue Philippe de Lasalle, autres lyonnais mal connus, le premier, polytechnicien créateur pédagogique de l’Ecole de la Martinière, autour de 1830, le second fabricant et dessinateur, auteur, sous Louis XV et Louis XVI, des soieries façonnées qui font alors la réputation européenne de Lyon - mais qui, en dehors du milieu de la soierie, saurait dire aujourd’hui quel personnage fut précisément Claude-Joseph Bonnet ?
Certes, on peut toujours se référer, en bibliothèque, au très érudit mais parfois approximatif Dictionnaire de Biographie française, sous la direction de Roman d’Amat, tome 6 paru en 1951, et à sa notice sur le personnage : «… industriel, créateur d’une maison de soieries à Lyon en 1810, il établit en 1835 à Jujurieux (Ain) un vaste établissement destiné à la filature de la soie et au tissage du taffetas. Il y employait jusqu’à 600 jeunes filles dont beaucoup venaient des enfants trouvés de Lyon (…). La filature vivait sur elle-même, le patron, avisé et philanthrope, ayant son bétail et ses vignes. Son établissement où la vie était sévère, a été appelé le cloître industriel. En 1870, M. Bonnet était octogénaire sic ».
Claude-Joseph Bonnet (1786-1867) incarne assurément beaucoup plus qu’un simple fabricant de soieries, même si les étoffes produites par sa maison ont eu une réputation nationale et internationale ; et c’est tout le mérite du travail exhaustif que lui consacre Henri Pansu, naguère étudiant à Lyon de Pierre Léon qui l’avait vivement encouragé à l’écrire, de nous le restituer dans sa globalité, véritable portrait en pied d’un individu et de sa famille, en leur temps, celui des révolutions (politiques, sociales, économiques).
On peut lire cet ouvrage comme la saga d’une belle réussite lyonnaise : une origine rurale, dans le Bugey proche, mais advenue dans une famille de petits notables déjà bien implantés (son père, ci-devant commissaire à terrier comme Babeuf, est maire du village de Jujurieux pendant toute la décennie révolutionnaire, preuve d’une réelle notoriété sociale) ; une instruction de type préceptoral (la Révolution a en effet désorganisé l’enseignement des collèges) par un ex-capucin libéré de ses vœux par la Révolution ; la mise en apprentissage, à quinze ans, chez un fabricant d’étoffes à Lyon, sous le Consulat, quand renaît la Grande Fabrique après les épreuves cruelles de la Révolution ; la chance d’échapper à vingt ans à la conscription impériale, sans doute par une exemption négociée avec l’appui d’un médecin ami ; la fondation, à vingt-quatre, avec la caution du père et l’argent de quelque négociant complaisant, d’une maison de soieries unies, au quartier des Terreaux, qui s’impose en une vingtaine d’années comme « l’une des plus importantes de la place » ; la décision, prise après la double révolte des canuts en 1831 et 1834 (même si elle ne l’explique qu’en partie) de construire une manufacture dans son village natal (filature, moulinage mû par une machine à vapeur, tissage), puis d’y faire tisser à domicile (après 1848, de fâcheuse mémoire pour la Fabrique) ses étoffes unies par une main d’œuvre rurale beaucoup plus docile que les canuts lyonnais ; l’élaboration conséquente d’un modèle industriel – l’usine-couvent – un internat de quelques centaines d’adolescentes, avec infirmerie et chapelle, administré par des religieuses de Saint-Joseph de Bourg, appelé à faire rapidement école dans toute la région rhônalpine, de Tarare à l’ouest (avec J.B. Martin) à Renage à l’est (avec Antoine Montessuy) et à Montboucher-sur-Javron au sud (avec Henri Lacroix) ; puis le développement à Jujurieux, sans jamais cependant cesser de faire tisser à Lyon, d’un véritable complexe usinier par assemblage de bâtiments autour du noyau initial, auxquels vinrent s’adjoindre plus tard des salles de tissage mécanique ; de nombreuses récompenses obtenues aux expositions industrielles et la Légion d’honneur pour couronner, comme il se doit, une carrière exemplaire de fabricant libre-échangiste (chevalier dès 1844, officier en 1867 juste avant sa mort) ; enfin, critère déterminant de la réussite, une fortune au décès de plus de 8 millions de francs, accumulée, soulignons-le, en une génération, même si les facteurs de cet enrichissement commercial restent toujours, pour les historiens, un mystère difficile à percer.
On peut aussi remarquer le caractère altier et autoritaire de ce padre-padrone, qui pèse à ce point sur sa descendance (l’épouse, disparue tôt, en 1831, paraît en effet n’avoir joué qu’un rôle mineur) qu’il détourne de l’entreprise son fils Victor et même, à notre avis, son gendre Joseph Cottin (qui prend prétexte de la maladie, puis de la mort de son épouse Gasparine pour se retirer précocement, en bon bourgeois rentier). Aussi à sa mort, à 81 ans, succèdent à Claude-Joseph Bonnet, comme il l’a d’ailleurs explicitement souhaité dans son testament, deux de ses petits-fils : Antoine Richard et Cyrille Cottin, alors « employés dans son commerce », qui formèrent une société avec deux autres employés de la maison. L’histoire de la société des Petits-fils de C.J. Bonnet et Cie est alors traversée par divers managers issus du monde des commis, mais dont aucun ne réussit à s’installer durablement à la direction de l’affaire. A ce titre, l’histoire que nous conte Henri Pansu illustre la force (et les limites) d’une entreprise toujours étroitement familiale, en dépit du passage à la société anonyme en 1911, et dont le nom du fondateur figure, tout comme chez les Blin d’Elbeuf, jusqu’à la fin du XXe siècle dans la raison sociale, sorte de garantie tutélaire de qualité, sinon de pérennité.
Claude-Joseph Bonnet incarne peut-être par dessus tout une figure éminemment symbolique du notable lyonnais du XIXe siècle : un catholique wébérien, tout de noir vêtu (sauf le ruban rouge qui orne le revers de son veston), assidu au travail jusqu’à son dernier souffle, administrateur quelque temps des (riches) Hospices Civils de Lyon et surtout membre de la très discrète Congrégation des Messieurs, lui qui fait graver au fronton du portail de la manufacture (ou au-dessus de la caisse, selon d’autres témoignages) la maxime évangélique chère à ces catholiques intégraux : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît ». Découvrir à la suite de l’auteur les multiples facettes de cet homme nous fait aussi mesurer la complexité des situations : s’il n’avait vécu enfant la Terreur (a-t-il vu Albitte et ses séides lors de leurs pérégrinations dans le Bugey ?), s’il n’avait eu pour beau-père un prêtre abdicataire et marié, son catholicisme eût-il été aussi militant ? Remarquons toutefois que ce catholique n’hésite pas à se plaindre vertement à l’évêque de Belley des empiètements des bonnes sœurs sur ses prérogatives patronales. Habitant pendant plus de cinquante ans la paroisse lyonnaise de Saint-Polycarpe et éphémère conseiller municipal de Lyon sous Louis-Philippe, ne reste-t-il pas finalement toute sa vie un natif de Jujurieux, un homme du terroir ? Il en a, sur ses différents portraits l’air madré, il y prend femme (même si le mariage est ensuite célébré à Lyon, l’épouse est une payse et le contrat y est rédigé), il y achète terres et château (même s’il n’y réside pas, Chenavel a ici une indéniable valeur symbolique) ; il s’y comporte en grand notable bienfaiteur, distributeur de travail et d’aumônes. En un mot, il y accomplit une partie très importante de sa destinée d’entrepreneur, et s’il n’y est pas inhumé, son buste, érigé dans la cour de l’usine en 1887, y perpétue toujours son souvenir.
Au delà du héros éponyme, qui justifie pleinement le titre du livre, nous suivons aussi, grâce à l’immense et exceptionnelle documentation réunie par l’auteur, le destin de la gens (ascendants, collatéraux et descendants) et de la domus (domestiques, commensaux, employés et ouvriers des deux sexes), tous également soumis, sauf exception, à l’autorité du chef de la maison de commerce, qui s’en sentait profondément responsable devant Dieu. Bref, une conception monarchique, voire biblique de l’entreprise et de la vie sociale, mise en pratique (et pas seulement théorisée) dans le siècle des Révolutions. Une (apparente) contradiction qui eût enchanté le regretté François Furet et qui, je l’espère, passionnera tous les lecteurs d’Henri Pansu.